Faut-il encore enseigner American Progress painting by John Gast à l’école ?

En cours d’histoire de quatrième ou de troisième, on tombe souvent sur American Progress de John Gast projeté au tableau sans vrai mode d’emploi. L’image est spectaculaire, la figure féminine attire l’œil, et la classe passe cinq minutes à décrire « la dame avec le fil télégraphique ». Le problème commence là : sans grille de lecture explicite, le tableau peut renforcer exactement le récit qu’il était censé vendre en 1872.

American Progress, une commande publicitaire avant d’être un document historique

Les concurrents en ligne présentent presque tous ce tableau comme « l’allégorie de la Destinée manifeste ». On oublie un détail qui change la lecture en classe : cette peinture a été commandée par George Crofutt, éditeur de guides de voyage destinés aux colons. L’objectif n’était pas de documenter la conquête de l’Ouest, mais de vendre une vision idéalisée de l’expansion territoriale.

Un guide de voyage vend du rêve, pas de la nuance. Le format est petit (environ 30 sur 40 centimètres), conçu pour être reproduit en gravure dans la revue Crofutt’s Western World. On est face à un support de communication commerciale, pas à une fresque de musée.

Quand on présente ce contexte de production aux élèves, la posture change immédiatement. On ne regarde plus une « œuvre d’art » avec respect, on analyse une publicité avec esprit critique. Cette bascule justifie à elle seule le maintien du tableau dans les programmes, à condition de ne pas sauter cette étape.

Deux étudiants en université consultant un manuel d'histoire de l'art ouvert sur la peinture American Progress de John Gast dans une bibliothèque académique

Lecture critique en classe : ce que le tableau montre et ce qu’il efface

La ressource pédagogique publiée par Cœur Pays de Retz propose une approche en trois axes qui fonctionne bien sur le terrain : ce que l’image montre, ce qu’elle cache, et à qui elle s’adresse. On peut structurer une séance entière autour de ces trois questions.

Ce que l’image montre

La figure centrale, Columbia, avance d’est en ouest en portant un livre et un fil télégraphique. Derrière elle, des colons, des diligences, des chemins de fer. La lumière vient de l’est, l’obscurité règne à l’ouest. Le message visuel est limpide : la civilisation progresse, la « sauvagerie » recule.

Ce que l’image efface volontairement

Pas de traités rompus avec les nations amérindiennes. Pas de violence militaire. Pas de déportations forcées. Pas d’esclavage dans les territoires conquis. Les Amérindiens et les bisons fuient dans l’ombre, comme si leur disparition était un phénomène naturel et non le résultat de politiques délibérées. L’absence de violence dans l’image est elle-même un acte de propagande.

À qui l’image s’adresse

Aux acheteurs potentiels de terres à l’Ouest, aux futurs voyageurs sur les lignes de chemin de fer transcontinentales. On parle d’un public blanc, anglophone, avec un pouvoir d’achat suffisant pour se déplacer. Les élèves identifient vite que le « progrès » représenté dans le tableau ne concerne qu’une partie de la population américaine.

Enseigner American Progress comme outil d’éducation aux médias

L’angle le plus pertinent aujourd’hui n’est pas strictement historique. Ce tableau sert à montrer comment une image peut fabriquer du consentement, ce qui relève autant de l’éducation aux médias que du cours d’histoire.

Concrètement, en classe, on peut demander aux élèves de repérer les techniques de persuasion visuelle utilisées par Gast :

  • L’allégorie féminine (Columbia) humanise et adoucit un processus violent de colonisation, rendant l’expansion « bienveillante »
  • La composition en diagonale (lumière à droite, ombre à gauche) crée une hiérarchie visuelle entre « progrès » et « archaïsme » sans qu’un seul mot soit nécessaire
  • L’absence de conflit visible normalise la dépossession des peuples autochtones en la rendant invisible

Ces mécanismes fonctionnent encore dans la communication visuelle contemporaine. Faire le lien entre une peinture de 1872 et des techniques publicitaires actuelles donne aux élèves un outil transférable, pas seulement une connaissance figée.

Groupe de lycéens en visite au musée observant une reproduction de la peinture American Progress de John Gast sur un panneau d'exposition historique

Retirer le tableau des programmes ou revoir la méthode pédagogique

On entend parfois l’argument inverse : montrer ce tableau revient à glorifier la colonisation. Les retours varient sur ce point, et la réponse dépend entièrement de la manière dont l’enseignant encadre l’analyse.

Projeter American Progress sans contexte de production, sans mention des violences coloniales absentes de l’image, sans questionnement sur le commanditaire, c’est effectivement diffuser de la propagande du XIXe siècle avec l’autorité de l’institution scolaire. Le problème n’est pas le tableau, c’est une présentation qui reste descriptive au lieu d’être analytique.

À l’inverse, utiliser cette œuvre comme un cas pratique de déconstruction d’image renforce la capacité des élèves à interroger n’importe quel visuel, qu’il s’agisse d’une affiche politique, d’une couverture de magazine ou d’une publication sur les réseaux sociaux.

Quelques conditions pour que la séance fonctionne :

  • Nommer explicitement le commanditaire (George Crofutt) et sa fonction commerciale dès le début de la séance
  • Mettre en parallèle le tableau avec des sources amérindiennes ou des récits de la résistance autochtone pour combler les silences de l’image
  • Demander aux élèves de produire une contre-image ou un commentaire critique plutôt que de se limiter à une description formelle

Le tableau reste pertinent à condition de ne jamais être présenté seul. Son efficacité pédagogique repose sur la confrontation avec ce qu’il omet. Sans cette confrontation, on reproduit exactement le biais que Gast et Crofutt ont construit pour vendre des billets de train et des parcelles de terre dans l’Ouest américain.

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